République Dominicaine. Jean-Baptiste et Magdaleine sont mariés. Ils vivent sur une plantation de canne à sucre. Magdaleine ne supporte plus la vie dans la Batey (nom créole pour les plantations) et veut retourner en Haïti. Même si Jean-Baptiste espère pour eux deux une vie meilleure en République Dominicaine, la mort de leur enfant de sous-alimentation confirme sa décision.
La tentative de viol de Magdaleine par l’un des gardes va précipiter leur départ. Avec l’aide d’Ernesto, médecin militant de la plantation, ils s’enfuient, emmenant avec eux Pierre, un jeune coupeur de canne de 14 ans complètement dévoué à Magdaleine.
Le groupe traverse la République Dominicaine, essayant d’oublier leur vie de misère et les injustices qu’ils ont subies jusque lors. Une situation d’autant plus choquante quand elle est mise en regard du tourisme florissant sur cette partie de l’île et qui n’a aucun contact avec leur réalité.
Le retour du couple en Haïti sera une rencontre tragique avec un monde dévasté par la pauvreté et la violence, où le fatalisme passif des habitants donne l’impression que le temps s’y est arrêté...
mercredi 11 juin à 20h au Cinéma Concorde de Nantes
mardi 17 juin à 20h30 au Cinéma St André des Arts à Paris
mercredi 18 juin à 20h au Cinéma Utopia de Tournefeuille
samedi 21 juin à 20 h au Cinéma Paradiso de St Martin en Haut
Ce qui m’a toujours frappé dans l’horrible tragédie des haïtiens en République dominicaine est que cette situation d’exploitation méthodique et consciente a été mise en oeuvre par un Etat à la constitution reconnue et légitimée par les pays européens et le monde occidental. Un monde où l’on pense que les règles de cohabitation civile et de l’état de droit sont respectées. Et en fait il n’en est rien car ce traitement esclavagiste d’un peuple par un peuple voisin rappelle des situations qui devraient appartenir au passé, à la fin du 18ème siècle plus exactement. Mais le fait que cette situation perdure, inchangée, est encore pire puisqu’on la voit aujourd’hui avec les yeux de la conscience moderne. Un autre aspect dramatique de cette situation est qu’elle n’est pas relayée par les médias occidentaux : dans cette tragédie, il n’y a pas de Bush qui exerce une pression pour la résoudre, pas de pétrole justifiant le meurtre ou d’autres intérêts financiers.
Dès ses premiers films, Claudio Del Punta s’est intéressé à des réalités lointaines filmant des protagonistes différents de son quotidien. Son premier moyen-métrage A media Luz (1991) racontait une histoire noire sur une musique de tango de Piazzolla. Puis il a évoqué Rome à travers le regard d’un pianiste anglais dans Punto di fuga (1992), avant de signer Trafitti da un raggio sole en 1995, une comédie sur des artistes immigrés en Italie. Gioco di squadra (1996), un court métrage où une adolescente apprend qu’elle est séropositive, a notamment été présenté à la Mostra de Venise et a reçu plusieurs prix. En 2000, il a signé Femminile, singolare, une comédie sur une jeune peintre frustrée par le peu de perspectives que lui offre la société italienne. Depuis 2003, il a réalisé plusieurs documentaires sur les Caraïbes, principalement sur Cuba, Haïti et la République dominicaine.
LE MONDE | 12.04.07 •SAINT-DOMINGUE CORRESPONDANT
En bonne place sur son bureau, une statue de Robert Kennedy reçue en novembre
2006, à Washington, en hommage à son combat en faveur des migrants haïtiens.
Sonia Pierre vient d’apprendre que les autorités de Saint-Domingue tentent de
la dépouiller de sa nationalité dominicaine sous prétexte que ses parents,
arrivés d’Haïti en 1951 pour couper la canne à sucre, auraient fait une
fausse déclaration lors de sa naissance, en 1963. Elle écoute d’une oreille
la radio qui fait état de menaces de mort contre elle. "Je tiens le
gouvernement pour responsable de ce qui pourrait m’arriver", dit-elle, face à
une grande photo de Nelson Mandela. Son portrait, exposé au parc
Independencia, parmi ceux de 100 "Dominicaines remarquables", vient d’être
arraché par des inconnus.
"Tout indique que Morales Troncoso (ministre dominicain des relations
extérieures) et les "superpatriotes" veulent obtenir le prix Nobel de la paix
pour Sonia Pierre", ironise Ramon Colombo, l’un des rares journalistes
dominicains à cultiver l’irrévérence. "Quelle honte (pour eux), ajoute-t-il,
si cette femme obtenait le Nobel pour défendre les droits indéniables des
Dominicains descendants d’Haïtiens !"
Sonia Pierre est née et a grandi dans une famille de douze enfants au batey
(camp de travailleurs des exploitations sucrières) Lecheria, sur la
plantation Catarey, à 45 Km au nord-ouest de Saint-Domingue. Son père est
mort de tuberculose alors qu’elle n’avait que 18 mois. Il n’y avait pas
d’école au batey. Une institutrice dominicaine venait y donner des cours
bénévolement deux fois par semaine. À 13 ans, Sonia sert d’interprète à un
groupe de braceros (coupeurs de canne) récemment arrivés, qui protestent en
raison de promesses non tenues. Elle est arrêtée plusieurs heures par les
gardes-chiourmes de la plantation, qui menacent de l’envoyer en Haïti. "J’ai
eu très peur. Je ne connaissais personne en Haïti et je parle mal le créole",
se souvient-elle.
À la tête du Mouvement des femmes dominico-haïtiennes (Mudha), elle défend
les droits des descendants d’Haïtiens, "plus de 200 000 personnes, parfois de
la troisième et de la quatrième génération", et se bat pour améliorer les
conditions de vie dans les bateys.
En septembre 2005, elle obtient une importante victoire lorsque la Cour
interaméricaine des droits de l’homme condamne les autorités dominicaines
pour avoir refusé de délivrer un acte de naissance à deux fillettes d’origine
haïtienne, Dilcia Yean et Violeta Bosico. Selon la Constitution dominicaine,
la citoyenneté repose sur le jus soli, le droit du sol, sauf pour les
diplomates et les "personnes en transit".
Sous la pression des secteurs nationalistes, une nouvelle loi, votée en 2004,
considère tous les "non-résidents" comme des personnes en transit, même s’ils
vivent en République dominicaine depuis des dizaines d’années. Visant à
exclure les migrants haïtiens du jus soli, cette loi est considérée par de
nombreux juristes, comme contraire au droit international et aux conventions
signées par la République dominicaine.
Nul ne sait combien d’Haïtiens résident en République dominicaine. Les
nationalistes dénoncent l’"invasion pacifique" de plus d’un million de sanspapiers,
sur 9 millions d’habitants. Les défenseurs des droits de l’homme
citent le chiffre de 500 000. Le nombre de migrants qui traversent
clandestinement la frontière entre les deux pays a fortement augmenté ces
vingt dernières années à mesure que la crise s’aggravait en Haïti et que les
Etats-Unis renforçaient leur dispositif pour freiner l’exode des boat people.
Le recrutement massif de braceros haïtiens pour couper la canne à sucre
dominicaine a commencé au début du XXe siècle, durant l’occupation américaine
des deux Républiques qui se partagent l’île d’Hispaniola. Le déclin de
l’industrie sucrière, à partir des années 1980, a encore aggravé la misère
dans les bateys.
Beaucoup de migrants ont abandonné les plantations sucrières pour s’engager
dans la culture du riz ou la récolte du café, où plus de 90 % de la maind’oeuvre
est haïtienne. "Nous avons besoin de la main-d’oeuvre haïtienne car
les Dominicains préfèrent travailler dans le "motoconcho" (transport informel
en mobylette) et les usines de zones franches ou émigrer à Porto Rico",
plaide Elso Jaquez, qui possède une bananeraie à Mao, non loin de la
frontière avec Haïti.
Par dizaines de milliers, les Haïtiens s’entassent dans les bidonvilles, à la
recherche d’emplois dans la construction ou le secteur informel. L’avenue
Maximo-Gomez, en plein coeur de Saint-Domingue, est éventrée par la
construction de la première ligne de métro de la capitale, le grand projet
cher au président Fernandez. Le chef de chantier et le contremaître sont des
mulâtres dominicains, tous les ouvriers sont des Noirs haïtiens. Les
imposantes tours qui s’élèvent dans les quartiers résidentiels et les
dizaines d’hôtels édifiés sur les plages de Bavaro ou de Samana sont
construits par des sans-papiers haïtiens. "Il y a de nombreux cas de
manoeuvres qui sont dénoncés à la direction de l’immigration avant le jour de
la paie par les contremaîtres qui gardent leurs salaires", affirme l’avocat
Ramon Martinez Portorreal.
"Tout le monde, à commencer par l’Etat dominicain, profite de la maind’oeuvre
haïtienne sous-payée", souligne Edwin Paraison. Établi depuis vingtcinq
ans en République dominicaine, cet ancien consul haïtien dénonce " la
multiplication de cas de violences collectives contre des migrants haïtiens,
dont les auteurs bénéficient d’une impunité totale". Il déplore "le discours
ambigu des autorités dominicaines qui, sous la pression des secteurs
nationalistes, refusent de reconnaître la contribution de la main-d’oeuvre
haïtienne à l’économie dominicaine".
Depuis le retour du président Fernandez au pouvoir, le discours nationaliste
gagne du terrain, sous l’influence de l’un de ses principaux conseillers et
ministres, Vinicio Marino Castillo. Surnommé "Vincho" ce Le Pen tropical
dénonce le "complot des grandes puissances", à commencer par les Etats-Unis
et la France, qui viserait "à fusionner l’île pour se décharger du problème
haïtien sur la République dominicaine".
En faisant pression sur les autorités dominicaines pour qu’elles octroient la
nationalité aux migrants et à leurs descendants, les grandes puissances
favoriseraient, selon lui, la formation d’une "cinquième colonne mettant en
péril la dominicanité". Le député Pelegrin Castillo, l’un des fils de
"Vincho", suggère une solution : "La France devrait accueillir les sanspapiers
haïtiens en Guyane, l’un des territoires les moins densément peuplés
des Amériques."
Jean-Michel Caroit
Article paru dans l’édition du 13.04.07.
Magdaleine : Yeraini Cuevas
Jean-Baptiste : Valentin Valdez
Pierre : Jean Marie Guerin
Ernesto : Juan Carlos Campos
La majorité des acteurs est non professionnelle. Ils travaillent et vivent dans les plantations de canne de la République Dominicaine.
Réalisation : Claudio Del Punta
Image : Claudio Del punta
Scénario : Mario Cabrera Lima, Romina Ganduglia, Claudio Del Punta
Montage : Silvia Natale, Claudio Del Punta
Musique originale : Toto Bissainthe
Produit par : Giuliana Del Punta, Bruno Restuccia, Claudio Del Punta, Esperia Film srl, Arethusa Film